Mi-février 1986,
la radio débite ses superficialités habituelles et, un mètre devant
le pare-brise, la neige qui tombe se confond avec la neige qui
calfeutre la vallée.
Il fait blanc partout, mais la mort est blanche, je le sais depuis
plus de deux ans.
La voiture s'est rangé contre une congère, le moteur s'est coupé
sans que je lui demande.
Je lirai encore un roman,
un seul,
le dernier, dès que Monsieur Abadia aura fini de le traduire,
dès que Monsieur Klein pourra l'éditer.
Le type de la radio a dit qu'il s'appelait Chapterhouse.
Ce n'est pas un très bon titre, mais qu'est-ce que j'ai à faire
du titre ?
C'est le dernier bouquin que je lirai.
Après je ne lirai plus.
Tant que je ne serai pas fichu d'écrire de mes seules tripes,
je ne lirai plus.
Et un jour je lui rendrai hommage
dans la préface d'un bouquin à sa façon.
Et à sa façon seule,
puisque hier, au Centre d'Etudes du Cancer de l'Université du
Wisconsin, Frank Herbert a emporté son talent avec lui, destination
vide. |
Mi-février 93,
Sept ans déjà et si peu de neige que le vert réapparaît partout.
J'ai recommencé à lire depuis trois hivers, ce n'est pas facile.
Pas facile d'oublier Odrade.
Elle est derrière toutes mes femmes, amusée, tendre et définitivement
inaccessible. Je n'ai jamais rêvé d'elle, pas plus que de son
univers, je les garde pour l'éveil, je les évoque consciemment,
par volupté.
Mais même sans lire, j'ai échoué.
Je n'ai pas fait exprès de créer l'univers du Dyam. Il m'est sorti
du ventre tel quel et c'est l'hommage que je voulais lui rendre,
sans avoir pris la décision de le faire.
L'effet Lazare, sans doute. |