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| COMMENTAIRES DE FRANK HERBERT SUR LE FILM DE LYNCH |
| L'affiche du film de David Lynch |
C'était un moment de bonheur, un moment d'apprentissage
et j'étais complètement fasciné par le fait
qu'on allait réaliser un film à partir de mon livre.
Me remémorant le passé, je repense à mon
parcours. Ce que vous lisez ici est un commentaire éditorial
(subjectif) et un reportage (aussi objectif que possible). Sterling
Lanier a acheté Dune pour Chilton en 1963. Nous n'imaginions
pas en faire un film. C'était déjà formidable
que ce livre soit publié et je m'amusais à me moquer
de Chilton, éditeur de nombreux manuels pratiques en disant
: "Ils voudront sans doute le renommer en Comment réparer
votre Ornithoptère". |
Ma première visite aux studios Churubusco à Mexico
m'a fait prendre connaissance de ce que signifiait une adaptation
d'un livre à l'écran. Les câbles électriques
qui s'enroulent, les gros cars jaunes avec Dune écrit dessus,
une foule de gens à chaque endroit, les magasins se vidant
de leurs accessoires, costumes et effets spéciaux, le son
de la machinerie, les lumières éblouissantes, les
ordres criés - tout ce que l'on appelle "industrie".
C'était un juste retour des choses que cela se passe à
Mexico, qui m'avait généreusement accueilli au moment
où j'avais commencé la rédaction de Dune.
Et maintenant Dune fournissait des emplois bien payés à
plus d'une centaine de mexicains. J'étais à la fois
heureux et inquiet de ce retour à Mexico. Une inquiétude
née des problèmes qu'il y avait à tourner
ici : la nécessité de verser des pots de vin aux
officiels mexicains avant de pouvoir travailler et tourner le
film, équipement de mauvaise qualité, un des airs
les plus pollués du monde, et quelque chose dont personne
ne tient compte lorsque l'on décide d'un endroit pour tourner
: dans au moins quelques unes des grandes villes la police est
le syndicat du crime, et la corruption remonte très haut
au niveau du gouvernement. |
Les problèmes causés par cette corruption n'étaient
pas une surprise, mais l'industrie cinématographique elle
même était plein de surprises. J'avais reçu
beaucoup d'avertissements concernant Dino de Laurentis, mais je
l'ai trouvé honnête et honorable. Il était
une force créative capable de se retenir pour laisser les
autres travailler. Sa fille Raffaella était une business
woman de forte tête et une force d'organisation, comme pourrait
l'être une mère envers ceux qui dépendent
d'elle.
David Lynch et moi nous sommes bien accordés car je concevais
le cinéma comme un langage différent de l'anglais.
Il parlais ce langage et je n'étais qu'un débutant.
Pour faire un film, vous traduisez, comme vous le feriez entre
l'anglais et l'allemand. Chacun des langages du monde contient
des expériences linguistiques uniques qui sont propres
à son histoire. Vous pouvez dire des choses dans une langue
que vous ne pouvez pas dire dans une autre. J'apprenais constamment
des choses du processus qui consiste à prendre des pages
de Dune et à les transférer en effet visuel rapide.
Exemple : Dune recrée une société féodale.
Pour que vous ressentiez cela, le décors du film est inspiré
de la Renaissance italienne. C'était un coup de maître.
Tourner Dune a apporté quelque chose d'autre d'autre. Je
doit remercier David pour m'avoir appris à écrire
des scénarios. Durand mon éducation, j'étais
capable d'influencer certaines décisions à propos
du film, mais j'étais incapable d'influencer la fin ou
le nombre de scènes devant être coupées. Des
5 heures de film tournés à l'origine, seul 2 heures
15 ont été conservés au montage. |
Qu'est-ce qui a été coupé ?
Voici une liste non exhaustive pour les aficionados :
- La confrontation entre Stilgar (Everett McGill) et le Duke Leto
(Jurgen Prochnow) où Stilgar crache sur la table - le don
de son eau.
- Le développement de la relation entre la Shadout Mapes
(Linda Hunt) et Jessica (Francesca Anis).
- La plus grande partie de l'histoire d'amour entre Paul Muad'Dib
(Kyle McLachlan) et Shani (Sean young).
- Le combat où Paul tue un Fremen et pleure (donnant son
eau au mort).
- Le développement du personnage de Kynes (Max Von Sydow),
le planétologiste impériale et la place du mélange
dans une société spatial.
- La relation entre Paul et ses mentors : Duncan Idhao (Richard
Jordan), Thufir Hawat (Freddie Jones), Gurney Halleck (Patrick
Stewart) et le Dr. Yueh (Dean Stockwell).
- La mort de Thufir Hawat. - La relation entre Paul et la veuve
Fremen, Hara (Molly Wryn).
- Les scènes avec Jessica et la Révérende
Mère Mohiam (Sian Phillips) qui auraient rendues l'ordre
du Bene Gesserit plus compréhensible. |
Cette liste n'est pas complète.
Dino et Raffaella ont parlés de restaurer les scènes
coupées et d'en faire une mini-série (comme pour
Le Parrain). Cela pourrait arriver car Dino voulait faire un film
plus long. |
Le film Dune est le résultat d'un paradoxe - produit
d'une industrie qui prétend à la créativité
et qui refuse de prendre des risques. La création appelle
la prise de risque et c'est là le grand dilemme de cette
industrie. C'est pourquoi tout le contrôle sur la créativité
est entre les mains de personnes non-créatives. Le raisonnement
derrière leurs décisions est instructif. Tant de
films sont tournés dans l'optique de séduire principalement
les adolescents car ce groupe d'âge est plus sensible que
les autres au battage publicitaire. Ils sont aussi des spectateurs
qui ont du temps et de l'argent, et la perspective d'avoir un
rendez-vous au duplex du coin est une des grandes forces qui a
permis l'essor de de l'industrie du divertissement.
Pourquoi un film de seulement 2 heures ? Parce que ce format peut-être
montré plus de fois dans une journée, permettant
un retour de l'investissement rapide. Il ne faut pas condamner
cela. Si l'on avait pas trouvé des investisseurs prêts
à mettre 40 millions de dollars dans un film, Dune n'aurait
pas vu le jour. Et tous les éléments essentiels
du livre sont dans le film, même s'ils ne sont pas tous
apparents. |
N'oubliez jamais que nous avons à faire à une
industrie. Mais il y a quelque chose qui se cache derrière
ces apparences trompeuses. Une des choses les plus importantes
est la politique institutionnelle. Les grandes sociétés
sont des bureaucraties qui ont tendance à promouvoir ceux
qui savent avant tout sauver leurs fesses. Ces personnes ont peur,
peur de faire la moindre erreur dans les décisions qu'elles
ont à prendre. Et ils ne s'entourent que de personnes qui
leurs sont identiques.
Ne prenez pas de risque. Trouvez ce qui marche et copiez le.
Les plus expérimentés d'entre eux volent et plagient
sans aucun scrupule, tout en sachant qu'ils pourront faire patienter
leurs victimes pendant des années en usant de maneuvres
coûteuses mais légales. La créativité
a souvent bien peu de choses à voir avec le fait de faire
des films. |
Que s'est-il donc passé avec ce film, le sixième
plus gros succès de l'année 1984 ? Qu'est-il arrivé
au film qui, à cet instant même, est toujours numéro
2 au box office en Allemagne, au Japon et en France ? Je ne peux
vous révéler que ce que j'ai vu.
Il y a eu des brouillages et plusieurs faux départs au
moment de la sortie du film, ce qui a amené à une
situation de nervosité auprès du public et des critiques.
Les critiques qui étaient enclin à être sympathiques
n'ont pas pu voir d'avant-première. La machine à
faire du tapage publicitaire s'est mis à grincer, disant
aux gens qu'ils auraient tout Dune. J'y ai engagé ma contribution
totale parce que le film m'avait plu, même coupé.
Et j'ai dit : Ce qui apparaît à l'écran est
un superbe spectacle qui commence là où Dune commence
et vous entendrez également mes dialogues tout au long
du film.
A l'étranger, il n'y a pas eu tout ces à priori
négatif et le film a bien marché. Il faisait 29%
des entrées la troisième semaine en Angleterre.
Il y a eu prés de 40 000 spectateurs par jour les trois
premiers jours d'exploitations à Paris, et pour citer un
commentateur français : "Visuellement magnifique,
suffisamment riche pour y retourner plusieurs fois.
En Europe vous n'avez pas des critiques qui fanfaronnent (comme
l'a fait un aristocrate inavoué sur CBS) : "Je n'aime
pas les films qui me font réfléchir." |
A-t-il été un succès ou un échec
? Je ne suis pas celui à qui il faut demander cela. Selon
moi, les gens en voulaient plus. Ce qu'ils ont vu était
fidèle à mon livre même si une grande partie
est resté dans la salle de montage. Les fans de Dune peuvent
imaginer les scènes manquantes, mais ils attendent toujours
après ces scènes.
Les investisseurs vont récupérer leur investissement.
Il n'y aura pas les profits qu'il aurait pu y avoir s'ils s'étaient
risqués à faire un film plus long et avaient satisfait
l'attente des spectateurs. |
Se plier au plus petit dénominateur commun est le meilleur
moyen de faire un film sans risque, et David, avec l'accord de
Dino et Raffaella, n'a pas suivi cette voie. J'ai mes propres
réserves à propos de ce film bien sûr :
- Paul était un homme qui jouait à dieu, pas un
dieu qui pouvait faire pleuvoir.
- Dune a été écrit dans le but de dénoncer
les leaders parce que ma vision de l'histoire me montre les erreurs
commises par les leaders (ou en leur nom) et amplifiées
par le nombre de ceux qui suivaient sans se poser de questions.
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C'est comme cela que 900 personnes se sont suicidés en
Guyane en buvant du poison. C'est comme cela que les Etats-Unis
ont dit "Yes sir, Monsieur John Kennedy le Charismatique
!" et se sont retrouvés embarqués dans le Vietnam.
C'est comme cela que les allemands ont dit "Sieg Heil !"
et ont tués plus de 6 millions d'êtres humains.
Le leadership et notre dépendance vis à vis de lui
(pourquoi et comment nous choisissons nos leaders) est un phénomène
historique mal compris
Vous voyez, nous obtenons souvent des leaders non créatifs,
des gens principalement intéressés à conserver
leur place. Ils nagent autour du centre du pouvoir. Comme cela
arrive dans la vie, vous devez parfois faire face à des
situations que vous n'aviez pas anticipées. Et si vous
n'avez pas conservé votre esprit créatif, vous n'aurez
aucune manière de vous adapter. Adaptez-vous ou mourrez,
c'est la première loi de la survie.
La vision limité des personnes non créatives n'est
pas difficile à comprendre. La créativité
fait peur à celui qui est incapable d'imaginer. Ils ne
savent pas ce qui se passe. Les choses nouvelles et inattendues
surgissent de la créativité. Cela menace les choses
telles qu'elles sont. Et (horrible pensée), elles soulignent
l'illusion de l'omnipotence. |
| A côté de cela, au moins dans l'industrie du film,
on sait que le spectateur peut être attiré au cinéma
si l'on use de la bonne promotion. Ce n'est qu'une question de
battage publicitaire. Vous achetez une audience. La prochaine
fois que vous regarderez une campagne politique, demandez-vous
si cela n'y ressemble pas. Il y a plus. David était embarrassé
par le fait que Star Wars avait beaucoup puisé dans Dune.
Nous avons trouvé 16 points de comparaisons entre mon livre
et Star Wars. Inutile de dire qu'il ne s'agit pas d'une coïncidence,
même si nous avons calculé les chances que se soit
une coïncidence et avons trouvé un nombre plus grand
que celui des étoiles dans l'univers. Le fait que David
était capable de traduire les mots écrits en un
script est révélateur de son génie visuel.
Si vous avez été déçu ou que vous
en vouliez plus, dites vous que "c'est le show-biz"
et priez pour qu'ils fassent une mini-série. Je vous conseil
de lire le livre de Ed Naha's : "The making of Dune"
et l'article en deux parties de Harlan Ellison paru dans "Magazine
of Fantasy and Science Fiction". Lisez les avec mes commentaires
en tête. N'en concluez pas que je ne suis pas reconnaissant.
Faire ce film a été un superbe apprentissage. Et
ne considérez pas cela comme le chant du cygne. Je suis
vivant et en bonne santé et je continuerai à écrire
aussi longtemps que possible. |
| Je pense que le film de David survivra plus longtemps que ces
oeuvres alimentaires sortis des salles de conseils. Cela est du
en partie à la réaction de tous ceux qui ont travaillé
sur ce film : ils étaient tristes de quitter le tournage
mais heureux de l'avoir fait. Le pot d'adieux fut un rare moment
de nostalgie heureuse. Francesca l'a décrit ainsi : "Travail
difficile, mais travail superbe". Dune est un film qui s'adresse
au vos sens auditif et visuels d'une façon unique, vous
forçant à participer et pas simplement à
rester là pendant que le film vous est offert. Une mini-série
qui récupérerait les parties retirées au
montage rendrait cela encore plus apparent. C'est comme cela que
j'ai écrit le livre, en voulant vous faire participer avec
ce que votre imagination peut produire de mieux. Je n'ai pas cherché
à satisfaire le plus petit dénominateur commun qui
soit. Vous et mois avons un contrat et ma responsabilité
est de vous divertir du mieux que je le peux, vous donnant toujours
le maximum. Je fais la supposition que vous êtes intelligent
et que vous vous servirez de votre propre imagination. Vous verrez
cela lorsque vous lirez l'extrait de Dune et les autres histoires
de ce recueil. |
| Ne vous demandez pas si j'ai réussi ou si le film a été
une réussite. La seuls critique qui vaille est celle du
temps. Cela perdurera-t-il ? Nous pouvons seulement essayer de
deviner. Personne qui vit aujourd'hui ne le sait vraiment, mais
ceux qui vivront au siècle prochain le sauront certainement.
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