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Couverture du magazine
Metal Hurlant |
| Il y a une légende hébraïque
qui dit : « le Messie ne sera pas un homme mais un jour
: le jour où tous les êtres humains seront illuminés.
» Les Kabbalistes parlent d'une conscience collective, cosmique,
une espèce de méta-Univers. Et voilà ce qu'était
pour moi tout le projet DUNE. |
Montrer le processus d'illumination d'un héros, ensuite
d'un peuple, ensuite de toute une planète (qui à
son tour est le Messie de l'Univers puisqu'en abandonnant son
orbite, planète sainte, elle part inséminer de sa
lumière toutes les galaxies)...
Je ne voulais pas respecter le roman, je voulais le recréer.
Pour moi Dune n'appartenait pas à Herbert ainsi que Don
Quijote n'appartenait pas à Cervantes, ni Edipo à
Esquilo. |
Il y a un artiste, un seul au milieu de millions d'autres artistes,
qui une seule fois dans sa vie, par une espèce de grâce
divine, reçoit un thème immortel, un MYTHE... Je
dis « reçoit » et non « crée »
parce que les oeuvres d'art son reçues dans un état
de médiumnité directement de l'inconscient collectif.
L'oeuvre dépasse l'artiste et en quelque sorte, elle le
tue parce que l'humanité, en recevant l'impact du Mythe,
a un besoin profond d'effacer l'individu qui l'a reçu et
transmis : sa personnalité individuelle gêne, tache
la pureté du message qui, à sa base, demande à
être anonyme... Nous ne savons pas qui a créé
la cathédrale Notre-Dame, ni le calendrier solaire aztèque,
ni le tarot de Marseille, ni le mythe de Don Juan, etc.
On ressent que Cervantes a donné SA version du Quijote
- bien sûr incomplète - et que nous portons dans
l'âme le personnage total... Le Christ n'appartient pas
à Marc, ni à Luc, ni à Mathieu, ni à
Jean... Il y a bien d'autres évangiles dits apocryphes
et il y a autant de vie de Christ qu'il y a de croyants. Chacun
de nous à son histoire de Dune, sa Jessica, son Paul...
Je me sentais en admiration fervente envers Herbert et à
la fois en conflit (je pense que la même chose lui est arrivée)...
Il me gênait... Je ne le voulais pas comme conseiller technique...
J'ai fait tout pour l'éloigner du projet... J'avais reçu
une version de Dune et je voulais la transmettre : le Mythe devait
abandonner la forme littéraire et devenir Image... |
Il y a un artiste, un seul au milieu de millions d'autres artistes,
qui une seule fois dans sa vie, par une espèce de grâce
divine, reçoit un thème immortel, un MYTHE... Je
dis « reçoit » et non « crée »
parce que les oeuvres d'art son reçues dans un état
de médiumnité directement de l'inconscient collectif.
L'oeuvre dépasse l'artiste et en quelque sorte, elle le
tue parce que l'humanité, en recevant l'impact du Mythe,
a un besoin profond d'effacer l'individu qui l'a reçu et
transmis : sa personnalité individuelle gêne, tache
la pureté du message qui, à sa base, demande à
être anonyme... Nous ne savons pas qui a créé
la cathédrale Notre-Dame, ni le calendrier solaire aztèque,
ni le tarot de Marseille, ni le mythe de Don Juan, etc.
On ressent que Cervantes a donné SA version du Quijote
- bien sûr incomplète - et que nous portons dans
l'âme le personnage total... Le Christ n'appartient pas
à Marc, ni à Luc, ni à Mathieu, ni à
Jean... Il y a bien d'autres évangiles dits apocryphes
et il y a autant de vie de Christ qu'il y a de croyants. Chacun
de nous à son histoire de Dune, sa Jessica, son Paul...
Je me sentais en admiration fervente envers Herbert et à
la fois en conflit (je pense que la même chose lui est arrivée)...
Il me gênait... Je ne le voulais pas comme conseiller technique...
J'ai fait tout pour l'éloigner du projet... J'avais reçu
une version de Dune et je voulais la transmettre : le Mythe devait
abandonner la forme littéraire et devenir Image... |
Dans ma version de Dune, l'Empereur de la galaxie est fou. Il
vit sur une planète artificielle d'or, dans un palais d'or
construit selon les non-lois d'une anti-logique. Il vit en symbiose
avec un robot identique à lui. La ressemblance est si parfaite
que les citoyens ne savent jamais s'ils sont en face de l'homme
ou de la machine...
Dans ma version, l'épice est une drogue bleue à
consistance spongieuse remplie d'une vie végétale-animale
douée de conscience, le plus haut niveau de conscience.
Elle n'arrête pas de prendre toutes sortes de formes, en
remuant sans cesse. L'épice produit continuellement la
création des innombrables univers.
Le Baron Harkonnen est un homme immense de 300 kilogrammes. Il
est tellement gras et lourd que, pour se déplacer, il doit
faire usage continuellement de bulles antigravitationnelles attachées
à ses extrémités... Son délire de
grandeur n'a pas de limites : il vit dans un palais construit
comme un portrait de lui-même... Cette sculpture immense
se dresse sur une planète sordide et marécageuse...
Pour entrer dans le palais, on doit attendre que le colosse ouvre
la bouche et tire une langue d'acier (piste d'atterrissage...).
A la fin du film, l'épouse du Comte Fenring bondit vers
Paul, déjà devenu Fremen, et elle lui tranche la
gorge. Paul en mourant dit : « Trop tard, on ne peut me
tuer... parce que...
- Parce que, continue Jessica avec la voix de Paul, pour tuer
le Kwisatz Haderach, il faudrait me tuer aussi... » Et chaque
Fremen, chaque Atréides parle maintenant avec la voix de
Paul : « Je suis l'homme collectif. Celui qui montre
le chemin. »
La réalité se transforme rapidement. Trois colonnes
de lumière jaillissent de la planète. Elles se mêlent.
S'enfoncent dans le sable de la planète : « Je suis
la Terre qui attend la semence ! » L'épice se dessèche.
Le sol tremble. Des gouttes d'eau forment un pilier entouré
de feu.
Des filaments d'argent surgissent de l'épice. Créent
un arc-en-ciel. Ils se fondent en un nuage d'eau, produisent une
« lave » rouge. Puis de la vapeur. Des nuages. De
la pluie. Des rivières. De l'herbe. Des forêts. Dune
devient verte. Un anneau bleu entoure maintenant la planète.
Il se partage. Il produit de plus en plus d'anneaux. Dune est
à présent un monde illuminé qui traverse
la galaxie, qui la quitte, qui donne sa lumière - qui est
Conscience - à tout l'univers. |
Pour concevoir cette séquence finale de transmutation
de la matière, j'ai eu la chance d'entrer en contact avec
de vrais alchimistes... Des êtres mystérieux (l'un
d'eux semblait avoir plus d'une centaine d'années, âge
avancé qui lui permettait cependant de se déplacer
avec une énergie de jeune adolescent) qui se sont approchés
de moi parce que Dune pouvait être une pierre philosophale,
la pierre qui change en or tous les autres métaux... Dans
cette séquence, ils ont décrit ce qui se passe réellement
quand ils arrivent à transformer, dans ces fours alchimiques,
la matière...
Pour la guerre de « guérilla » que Paul et
les Fremen mènent contre l'armée impériale,
j'avais eu la chance de contacter un expert de la guérilla
en Amérique du Sud... Il avait lutté en Bolivie,
Chili, Pérou et Centre-Amérique... Ses indications
précieuses ont apporté au scénario une réalité
martiale...
Quand Jessica devient Mère suprême des Fremen et
doit passer par des cérémonies d'initiation, apprendre
la médecine des sorciers et contacter d'autres dimensions
de la réalité, je connaissais la médecine
magique des gitans à travers Paul Derlon, déjà
décédé... Et le cérémonial
des champignons hallucinogènes et les opérations
miraculeuses par la sorcière Pachita, un être qui
avait bien plus de pouvoirs que les soi-disants chirurgiens philippins |
Mon fils Brontis, qui devait jouer Paul, a été
initié dès l'âge de neuf ans par un garde
du corps légendaire - Jean-Pierre Vigneau - au combat au
couteau (des vrais combats), au karaté, à l'art
du tir à l'arc... Il a reçu des leçons d'un
presque vrai mentat - Michel de Roisin - qui possédait
un cerveau encyclopédique... Je me rappelle l'avoir vu
donner à Brontis une leçon sur la fable La Cigale
et La Fourmi qui a duré plus de quinze jours... A travers
les vers, il a décrit toute une époque et ses civilisations.
Avec la production, on a traversé le Sahara. Je voulais
filmer Dune dans le Tassili, en bravant avec les acteurs, les
milliers de figurants et les équipes techniques, les chaleurs
torrides et la sécheresse pour obtenir de véritables
paysages lunaires... Le gouvernement algérien était
très intéressé par le projet... |
| Une foi, la Divinité a bien voulu me dire dans un rêve
lucide : « Ton prochain film doit être Dune. »
Je n'avais pas lu le roman. Je me suis levé à six
heures du matin et comme un alcoolique qui attend l'ouverture
du bar, j'attendis qu'on ouvre la librairie pour acheter le livre.
Je le lus d'un trait sans m'arrêter pour boire ou manger.
A minuit juste, le jour même, je finis la lecture. A minuit
une minute j'appelais de New York Michel Seydoux à Paris...
Il serait le premier des sept samouraïs qu'il me fallait
pour l'immense projet. Michel était pour moi un jeune homme
(26 ans) sans expérience dans le cinéma mais sa
société Camera One avait acheté les droits
de La Montagne Sacrée, mon dernier film et l'avait très
bien distribué... Il m'avait dit : « Je voudrai produire
un film avec toi » . Je ne connaissais pas grand chose de
lui mais par une intuition qui aujourd'hui me surprend, en le
voyant, malgré sa jeunesse, je vis en lui le plus grand
producteur de l'époque... Pourquoi ? Mystère...
Et je ne me suis pas trompé. Quand je lui dis que je voulais
qu'il achète les droits de Dune et que le film devrait
être international parce qu'il dépasserait les dix
millions de dollars (somme fabuleuse pour l'époque : même
Hollywood ne croyait pas aux films de science-fiction, 2001 serait
unique et indépassable), il n'a pas bronché : «
D'accord. On se retrouve dans deux jours à Los Angeles
pour acheter les droits » . Il n'avait pas lu le livre...
Je pense qu'il ne l'a pas encore lu parce que la prose d'Herbert
l'embêtait... Et on a pu acheter les droits - facilement
parce que Hollywood trouvait le livre irréalisable à
l'écran et non commercial... Michel Seydoux m'a donné
carte blanche et un énorme appui financier : je pouvais
créer mon équipe sans problème économique. |
| Il me fallait un script précis... Je voulais réaliser
le film sur le papier avant de le tourner... Maintenant tous les
films à effets spéciaux se font comme ça
mais à l'époque cette technique n'était pas
utilisée. Je voulais un dessinateur de bandes dessinées
qui ait le génie et la vitesse, qui puisse me servir de
caméra et qui donne en même temps un style visuel...
Je me suis trouvé par hasard avec mon deuxième guerrier
: Jean Giraud alias Mœbius (à l'époque il n'avait
pas fait Arzach ni Le Garage Hermétique). Je lui dis :
« Si tu acceptes ce travail, tu dois tout abandonner et
partir demain avec moi à Los Angeles pour parler avec Douglas
Trumbull (2001 : Odyssée de l'Espace) » . Mœbius
m'a demandé quelques heures de réflexion. Le lendemain,
nous partions pour les États-Unis. Ce serait trop long
à raconter... Notre collaboration, nos rencontres en Amérique
avec d'étranges illuminés et nos conversations à
sept heures du matin dans le petit café qui était
en bas de nos ateliers et qui par « hasard » s'appelait
Café l'Univers. Gir a fait 3000 dessins, tous merveilleux...
Le script de Dune, grâce à son talent, est un chef-d'oeuvre.
On peut voir vivre les personnages, on suit les mouvements de
caméra. On visualise le découpage, les décors,
les costumes... Tout ça avec, à chaque fois, quelques
traits de crayon... J'étais derrière ses épaules
en lui demandant les différents points de vue... En mettant
en scène les « acteurs » , etc. On a filmé... |
Pour le troisième guerrier j'avais besoin d'un ingénieux
rêveur qui puisse dessiner les navires spatiaux d'une autre
façon que celle des films américains : «
Je ne veux pas que l'homme conquiert l'espace
Dans les navires de la NASA
Ces camps de concentration de l'esprit
Ces congélateurs gigantesques vomissant l'impérialisme
Ces tueries de pillage et de rapine
Cette arrogance d'airain et de soif
Cette science eunuque
Bave de crapaud n'effleurant qu'à peine
Le divin
Le délirant
Le superbe
CHAOS
UNIVERSEL
Je veux des entités magiques, des véhicules vibrants
Pour prolonger l'être de l'abîme
Comme les poissons d'un océan intemporel. Je veux
Des bijoux, des mécaniques aussi parfaite que l'âme
Des ventres-navires antichambres
De la renaissance pour d'autres dimensions
Je veux des navettes courtisanes mues
Par le sperme d'éjaculations passionnées
Dans un moteur de chair
Je veux des fusées complexes et secrètes,
Des navires-oiseaux,
Butinant le nectar millénaire des étoiles naines...
» |
C'est pourquoi j'écrivis à Christopher Foss, un
dessinateur anglais qui illustrait des couvertures de livres de
science-fiction... Comme Giraud, il n'avait jamais pensé
au cinéma... Avec un grand enthousiasme, il quitta Londres
et vint s'installer à Paris... Cet artiste, avec les navires
qu'il réalisa pour Dune, marqua le cinéma. Il a
pu réaliser des machines semi-vivantes qui pouvaient se
métamorphoser avec la couleur des pierres de l'espace...
Il a pu réaliser des « cuirassés assoiffés
se mourant siècle après siècle dans un désert
d'étoiles attendant le corps vivant qui remplira leurs
réservoirs vides des sécrétions subtiles
de son âme... »
Après je trouvais Giger, peintre suisse dont Dalí
m'avait montré un catalogue... Son art décadent,
malade, suicidaire, génial, était parfait pour réaliser
le planète Harkonnen... Il a fait un projet de château
et de planète qui touchait vraiment à l'horreur
métaphysique. (Plus tard, il réalisa les décors
et le monstre d'Alien.)
Pour les effets spéciaux, grâce au pouvoir que me
donnait Michel Seydoux, je pus refuser Douglas Trumbull... Je
ne pus avaler sa vanité, ses airs de grand patron et ses
prix exorbitants. Comme un bon américain, il a joué
à mépriser le projet et essaya de nous complexer
en nous faisant attendre tout en parlant avec nous en même
temps qu'avec une dizaine de personnes au téléphone
et enfin en nous montrant de superbes machines qu'il essayait
de perfectionner. Fatigué de toute cette comédie,
je l'envoyai chier et parti à la recherche d'un jeune talent.
On me dit qu'à L.A., c'était comme chercher une
aiguille dans une botte de foin. J'ai vu dans un modeste festival
de cinéma de science-fiction amateur un film fait sans
moyens que j'ai trouvé merveilleux : Dark Star.
J'ai contacté le garçon qui avait fait les effets
spéciaux : Dan O'Bannon. Je me suis trouvé presque
avec un enfant-loup. Complètement hors de la réalité
conventionnelle, O'Bannon pour moi avait un réel génie.
Il ne pouvait pas croire que je puisse lui confier un projet aussi
important que Dune. Il a été obligé de le
croire quand il a reçu son billet d'avion pour Paris. Je
ne me suis pas trompé : Dan O'Bannon a écrit plus
tard le scénario d'Alien et de bien d'autres films à
grand succès.
Avec Jean-Paul Gibon, qui était le producteur exécutif
de Camera One et qui aimait le projet autant que nous, nous sommes
partis en Angleterre chercher le musicien. Un aspect vital pour
moi : chaque planète avait son style de musique, par exemple
un groupe comme Magma pouvait très bien réaliser
les rythmes guerriers des Harkonnens qui seraient capables de
cristalliser la beauté de la planète des sables
avec son mystère et sa force implacable, la symphonie étrange
des anneaux des vers géants.
Virgin Records nous reçut et nous offrit Gong, Mike Oldfield,
Tangerine Dream. A ce moment, je dis : « Et pourquoi pas
Pink Floyd ? » Le groupe à cette époque avait
un tel succès que presque tous considéraient ça
comme une idée irréalisable. J'ai eu la chance,
grâce à mon film El Topo, d'être connu par
ces musiciens. Ils ont bien daigné nous recevoir à
Londres aux studios Abbeyroad où les Beatles avaient enregistré
leur succès. Jean-Paul Gibon était très agréablement
surpris que le groupe nous reçoive. Moi, à cette
époque, j'avais déjà presque perdu ma conscience
individuelle. J'étais l'instrument d'une œuvre sacrée,
miraculeuse, où tout pouvait se faire. Dune n'était
pas à mon service, moi j'étais, comme les samouraïs
que j'avais trouvés, au service de l'œuvre. Ils étaient
en train d'enregistrer Dark Side of the Moon. En arrivant, je
n'ai pas vu un groupe de grands musiciens en train de réaliser
son chef-d'œuvre, je vis quatre jeunes gars en train de dévorer
des steaks-frites. Jean-Paul et moi, debout devant eux, devions
attendre que leur voracité soit satisfaite. Au nom de Dune
je fus pris d'une sainte colère et je suis parti en claquant
la porte. Je voulais des artistes qui sachent respecter une œuvre
d'une telle importance pour la conscience humaine. Je pense qu'ils
ne s'attendaient pas à ça. Surpris, David Gilmour
courut derrière nous en donnant des excuses et nous a fait
assister au dernier mixage de son disque. Quelle extase !... Après
on a assisté à leur dernier concert public où
des milliers de fanatiques les ont acclamés. Ils ont voulu
voir La Montagne Sacrée. Ils l'ont vu au Canada. Ils ont
décidé de participer au film en produisant un album
qui allait s'appeler Dune composé de deux disques. Ils
sont venus à Paris pour discuter la partie économique
et, après une intense discussion, on est arrivé
à un accord. Pink Floyd ferait presque toute la musique
du film. |
Avec la meilleure musique de notre côté, j'ai commencé
à chercher les acteurs. J'avais vu Charlotte Rampling dans
Zardoz. Je la voulais pour Jessica. Elle a refusé le rôle.
Elle voulait à cette époque faire deux ou trois
films commerciaux, la vie amoureuse l'intéressant plus
que l'art. David Carradine est venu à Paris, intéressé
par le rôle de Leto.
L'acteur que je désirais le plus c'était Dalí
: pour le rôle de l'Empereur fou... Quelle aventure !...
L'Empereur bouffon, me semblait-il, ne pouvait être joué
que par un homme de la grande personnalité délirante
de Dalí. A New-York, avec Michel Seydoux et Jean-Paul Gibon,
on arrive à notre hôtel, le San Régis et dans
le hall on voit assis Salvador Dalí. On estime qu'il est
indélicat de l'aborder immédiatement et le lendemain
je l'ai appelé par téléphone. On parle espagnol.
Dalí n'a pas vu mes films mais des amis lui en ont parlé
avec enthousiasme. Il m'invite à une exposition surréaliste
très privée et promet de me laisser sous la porte
l'invitation.
A six heures du soir, j'ai trouvé l'invitation pour deux
personnes. Dalí m'a dit d'être là à
sept heures juste. On arrive avec Michel Seydoux cinq minutes
en retard. A sept heures cinq, Dalí n'est plus là.
Il est venu, est descendu de sa voiture, a fait un tour d'une
minute dans la salle puis est parti.
On prend un taxi et en arrivant à l'hôtel, par hasard,
on se trouve avec Dalí de nouveau dans le hall. On prend
rendez-vous pour le lendemain au bar de l'hôtel et on se
sépare.
Cette nuit-là, on choisit pour dîner un restaurant
français et par hasard on retrouve à quelques pas
de notre table Salvador Dalí qui dîne avec son amie
Amanda Lear, je lui dis : « C'est le hasard objectif »
. Il me répond : « C'est plus que ça. On parlera
demain ! » Le lendemain, On se retrouve au bar de l'hôtel
San Régis. Dalí accepte avec beaucoup d'enthousiasme
l'idée de jouer l'Empereur de la galaxie. Il veut filmer
à Cadaquès et utiliser comme trône un W.C
composé de deux dauphins entrecroisés. Les queues
formeront les pieds et les deux bouches ouvertes serviront l'une
à recevoir le « pipi » , l'autre à recevoir
le « caca » . Dalí pense que c'est d'un horrible
mauvais goût que de mêler le « pipi »
et le « caca » .
On lui dit qu'on aura besoin de lui durant sept jours... Dalí
répond que Dieu a fait l'univers en sept jours et que Dalí,
en étant pas moins que Dieu, doit coûter une fortune
: 100 000 dollars de l'heure. Peut-être qu'en arrivant au
décor il décidera de filmer chaque jour plus d'une
heure pour le même prix.
La condition sine qua non est d'avoir l'Empereur sur le trône
scatologique. Il ne veut pas lire le script : « Mes idées
sont meilleures que les vôtres » . Il veut choisir
sa cour parmi ses amis, veut dire ce qu'il veut et en plus, au
moment de signer le contrat, daignera me faire cadeau de trois
idées que j'aurai le droit d'utiliser ou non .
Le happening Daliesque nous coûtera 700 000 dollars. On
lui demande du temps, une nuit, pour prendre une décision
et on se sépare. La nuit, j'arrache une page d'un livre
sur le tarot ; il y a une carte reproduite : le Pendu. Je lui
écris une lettre en lui disant que le film ne peut pas
le payer 700 000 dollars, mais que j'essaierai de convaincre mon
producteur de l'utiliser trois jours pour 300 000 dollars.
Le lendemain, on envoie la lettre à Dalí. Il nous
donnera sa réponse à Paris.
A Paris, Dalí nous invite par téléphone à
le rencontrer à l'hôtel Meurice. On a la surprise
de ne pas être seuls avec lui : il y a une vingtaine de
personnes, des marchands, des modèles, de beaux garçons,
une dame qu'on appelle le Roi et qui est une virile, une énorme
Hollandaise qui va poser pour que Dalí peigne son sexe,
un personnage qui dit être le petit-fils du pétomane
(l'homme qui, en 1900, pétait dans les music-halls et dont
Dalí nous dit qu'il faisait avec son cul ce que Tino Rossi
ne pouvait faire avec sa gorge).
On n'a pas l'opportunité de parler avec le peintre parce
qu'il nous emmène à un dîner et c'est dans
ce dîner que Dalí veut me parler du film. En chemin,
je prépare un petit questionnaire : comment meurt un Empereur
? Comment est son palais ? Comment s'habille-t-il ? Etc.
Dans la fête où je trouve Mick Jagger, Nathalie Delon,
Johnny Hallyday et d'autres célébrités, Dalí
montre son enthousiasme pour le rôle de l'Empereur et quand
je lui donne mon questionnaire en lui disant : « Je suis
venu préparé » . Il me répond : «
Moi aussi » . Il sort d'une poche le dessin du W.C fait
avec les deux dauphins : « Il est complètement nécessaire
de voir l'Empereur faire pipi et caca » . Je lui demande
s'il est prêt à montrer son sexe et son anus et lui
me dit que non et qu'il voudrait être doublé, qu'il
veut seulement qu'on le voit assis.
Dalí dit considérer ma carte comme un contrat. Il
a été touché par l'image du Pendu et dit
: « Je vois le Pendu avec ses cheveux comme des racines
dans la terre et sortant, par le cul, une colonne de merde avec
un chapiteau l'unissant avec le ciel » . Quelques jours
plus tard, le petit-fils du pétomane nous appelle pour
nous donner rendez-vous à Barcelone. Mais Dalí m'appelle
avant pour m'inviter à nouveau à déjeuner
et parler de son rôle. Il ne veut pas être dirigé
(mis en scène). Il veut faire ce qu'il veut. Je lui demande
: « Si j'étais un riche propriétaire et que
je disais de me peindre ce que vous vous voudriez mais dans une
forme de tableau octogonale, vous le feriez ? »
Dalí : « Oui » .
Moi : « Alors, c'est possible de travailler ensemble, je
vous dirigerai en vous posant des questions (la forme) et vous
me répondrez comme vous voulez avec des actions »
.
Dalí accepte. Moi, je pense que la bataille va être
formidable. Il va falloir que je trouve des questions qui ont
une seule réponse. Et aussi, il va falloir que je prévoie
ses réponses comme dans une partie d'échecs.
Par exemple, si je demande comment va être habillé
l'Empereur, il est bien possible qu'il me réponde : «
Dans l'année 20 000, Dalí sera considéré
comme un Dieu, comme aujourd'hui l'est le Christ. L'Empereur Padishah
sera habillé comme Dalí » .
Si je lui demande comment sera son palais, il peut me répondre
: « Comme une reproduction de l'ancienne gare de Perpignan
» . S'il me donne ces deux réponses, il peut tuer
Dune et il faut lui dire qu'il y a une limite : Dalí ne
peut interpréter Dalí. L'idée d'un jeu pareil
me semble authentiquement surréaliste et je suis plus que
jamais prêt à travailler avec le peintre sans tenir
compte des paroles d'Amanda Lear qui, dans un aparté au
dîner, tentée par l'idée de jouer Irulan,
la fille de l'empereur, me dit que le Maître est un saboteur
par masochisme, que finalement il aime toujours les choses qui
ratent et que le mot perfection le met hors de lui.
Un cinéaste qui a fait un film pour la T.V avec Dalí
me dit qu'il est imprévisible jusqu'au point de choisir
pour être filmé des coins obscurs malgré que
l'ont ait passé toute la journée à éclairer
des décors où il refuse au dernier moment de mettre
les pieds. Ça me donne l'idée d'éclairer
le jour du tournage avec Dalí non seulement le décor,
mais aussi les couloirs, les waters, les toits, tout. Si je n'ai
pas de coins sombres, cette bataille sera gagnée. Il me
dit que pour lui, ma carte avec l'image du Pendu est son contrat.
A Barcelone, il arrive une heure en retard. Avant d'aller le voir,
on décide de faire face au problème par téléphone.
Je parle avec le descendant du pétomane : « Écoutez
Monsieur, ne perdons pas de temps, nous ne pouvons offrir à
Dalí 300 000 dollars. Nous avons 150 000 dollars. S'il
n'est pas intéressé, on repart à Paris. Si
l'affaire l'intéresse, appelez-nous dans dix minutes »
.
Au bout de dix minutes, le petit pétomane nous appelle
: « Venez, Dalí vous attend » .
Dalí, cette fois, est relativement seul. Amanda Lear est
là avec deux secrétaires. Il commence par jouer
le méprisant et dit : « Dalí est comme un
taxi, plus le temps passe plus il coûte cher et vous, plus
le temps passe, moins vous voulez payer » . J'ai enfin le
temps de lui présenter Jean-Paul Gibon qui va défendre
les intérêts de Michel Seydoux. J'essaie de le raisonner.
Il est difficile et pour nous presque impossible de tourner à
Cadaquès, ça doit être fait à Paris.
Pour 150 000 dollars, je veux trois jours et non une heure et
demie de tournage. Je voudrais faire aussi faire une poupée
en polyéthylène, sa réplique, pour l'utiliser
comme son double dans le film. Dalí se met en colère
: « Je vous aurai comme des rats ! J'irai filmer à
Paris, mais les décors vous coûterons plus chers
que les paysages de Cadaquès et le cadre de mon musée.
Dalí coûte 100 000 dollars l'heure ! »
Amer, il se calme et accepte l'idée de se faire reproduire
en plastique si après le film on donne cette sculpture
à son musée. On décide d'en finir définitivement
avec le contrat le lendemain. Je discute avec Jean-Paul Gibon
et on arrive à la conclusion qu'il est impossible de marchander
avec Dalí. Je médite longuement et je prends cette
décision finale : je réduis le rôle de Dalí
à une page et demie du script. J'accepte son prix, 100
000 dollars l'heure, mais je ne le prends que pour une seule heure.
Le reste, je le filmerai avec son double robot. Dalí ne
peut pas se permettre non plus de revenir sur son prix. On va
le voir. Je lui donne la petite page et demie, et Dalí
accepte la proposition parce que son honneur est sauf. Il sera
l'acteur le plus cher payé dans l'histoire du cinéma.
Il gagnera plus que Greta Garbo.
Dalí, avec enthousiasme, me montre son lit en bois à
la sculpture de dauphin. Un ouvrier est là déjà
en train de prendre l'empreinte du dauphin pour faire le W.C.
Autant pour Dalí que pour moi, la carte du Pendu sur laquelle
on a écrit quelques mots fait office de contrat.
Dalí aime l'aristocratie et comme tout homme d'esprit noble,
il respecte sa parole.
Pour célébrer la signature du contrat, on va à
un grand dîner où Dalí est nommé Chevalier
de l'Écrevisse. Il me fait asseoir à sa droite et,
face à lui, il fait asseoir Pasolini. Pendant tout le dîner,
il introduit du bout des doigts de la nourriture dans la bouche
de Pasolini.
Je m'inquiète parce qu'on veut être les premiers
à avoir Dalí comme acteur et l'on est étonné
de découvrir avec nous un autre metteur en scène.
Amanda Lear me dit : « Il ne faut pas s'inquiéter.
Pasolini est seulement ici pour solliciter la permission d'utiliser
un tableau de Dalí comme poster de son film Les Cent-Vingt
Journées de Sodome. Dalí lui demande 100 000 dollars.
Dalí aime qu'on se batte pour lui » . |
Moi, j'ai aimé me battre pour Dune. On a gagné
presque toutes les batailles, mais on a perdu la guerre. Le projet
fut saboté à Hollywood. Il était français
et non américain. Son message n'était pas «
assez Hollywood » . Il y a eu des intrigues, du pillage.
Le story-board a circulé parmi tous les grands studios.
Plus tard, l'aspect visuel de Star Wars ressemblait étrangement
à notre style. Pour faire Alien, on a appelé Mœbius,
Foss, Giger, O'Bannon, etc. Le projet a signalé aux américains
la possibilité de réaliser des films de science-fiction
à grand spectacle et hors de la rigueur scientifique de
2001 : Odyssée de l'Espace.
Le projet Dune nous a changé la vie. Quand on ne l'a pas
fait, O'Bannon est entré dans un hôpital psychiatrique.
Après, il est revenu à la lutte avec rage et a écrit
douze scripts qui lui furent refusés. Le treizième
fut Alien.
Comme lui, tous ceux qui ont participé à la montée
et à la chute du projet Dune ont appris à tomber
une et mille fois avec obstination farouche jusqu'à apprendre
à se tenir debout. Je me rappelle mon vieux père
qui, en mourant heureux, me disait : « Mon fils, dans
ma vie, j'ai triomphé parce que j'ai appris à rater
» . |
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